Martik Gasparyan: «Menaces et défis actuels du phénomène culturocide, de l’éradication de la population mondiale et continuation du Génocide des arméniens» 2e partie

Exposé  lors de la table ronde du Club civilisationnel de Yalta – Centre international auprès de l’Institut des stratégies économiques de l’Académie des Sciences de Russie (INES)   2e partie

 L’Arménie est le dépositaire et le gardien de la plupart des richesses de l’héritage païen et chrétien de l’humanité.

Le peuple arménien est l’un des « peuples premiers» parmi les peuples contemporains. Les arméniens ont fait leur apparition dans la nuit des temps alors que les peuples européens contemporains n’existaient pas et qu’à peine émergeaient les peuples antiques tels les romains et les hellènes.

L’Arménie – c’est le début d’une grande culture humaniste dans la partie de l’Asie sédentarisée. Cette particularité mérite une étude approfondie. Le peuple arménien a concentré une sagesse plurimillénaire et sa culture présente tous les éléments d’une culture authentique et spécifique.

Et dans le même temps c’est l’un des peuples qui a subi   le crime le plus atroce connu à ce jour – celui de génocide.

On peut affirmer que grâce à notre héritage culturel, historique et architectural créé par notre peuple sur un territoire concret, l’Arménie a réussi à effectuer un étonnant grand pas en avant (si vous voyez ce que je veux dire).

Et, chers amis habitants de la planète Terre, puisqu’ aujourd’hui nous avons l’honneur de pouvoir traiter officiellementet et au plus haut niveau gouvernemental un questionnement concernant la culture, je propose de définir sans crainte et en premier lieu les menaces qui se profilent.

Nous constatons qu’un des défis majeurs auquel nous sommes confrontés est la destruction de l’héritage de l’humanité, des valeurs culturelles des peuples en temps de paix par le terrorisme, les guerres et autres. Il s’agit de la destruction de ce qui nous permet d’aller de l’avant.

  • A l’heure actuelle et chaque jour, sur le périmètre post-soviétique, un à trois témoignages de l’héritage culturel mondial d’importance et de provenance diverse est détruit.
  • Nous sommes également témoins de la destruction d’objets du patrimoine culturel mondial à l’échelle planétaire. Il s’agit de
  • La destruction des deux statues géantes «des dieux des incroyants» dans l’ensemble des monastères bouddistes dans la vallée de Bamyan, en Afghanistan;
  • La destruction des Portes d’Ychtar et le Chemin des Processions;
  • Le pillage de l’héritage culturel sumer et babylonien;
  • Le pillage et le vandalisme des monuments historiques égyptiens et du musée du Caire;
  • Destructions importantes dans la vieille ville de Damas, du site archéologique de Palmyre, de la vieille ville de Bosr, de la vieille ville de Khaleb (Aleppo), des châteaux des Krach-des-Chevaliers et Khalyat-salah-ad-Din, de bourgades historiques au nord de la Syrie;
  • Sur des territoires qu’occupe la République Azerbaïdjan – Artsakh, Nakhitchévan – on compte des destructions massives du patrimoine ancestral arménien: 89 églises datant du Moyen Age, 5.480 khatchkars, 22 700 pierres tombales, 400 khathkars à Agoulis et, en 2005 à Djouga – Nakhitchévan –, la destruction de milliers de khatchkars originaux datant du Moyen Age.
  • Le Génocide des arméniens sur une période allant de 1894 à 1923, perpétué par trois gouvernements turcs successifs –ottoman, Jeunes Turcs et kémaliste- sur le territoire de l’Arménie Occidentale accompagné de la déportation de sa population, de l’occupation du territoire historique ancestral de l’Etat Arménie. La destruction   d’ensembles architecturaux sur le territoire turc et l’usurpation de nombreux trésors de la culture arménienne continuent de nos jours.

Nous n’oublions pas non plus:

– Le bombardement de Belgrade

– La profanation et la destruction des tombes des libérateurs de la peste brune, la destruction des traces de la culture russe et du monde russe, acquis de l’époque soviétique, sur le territoires des anciennes républiques.

Malheureusement, on ne trouve plus de nos jours de personnalités telles Khafiz qui n’a pas craint de se mesurer à Tamerlan. Je citerai ici mot pour mot ce qu’a écrit Lemke concernant le projet de convention concernant le Génocide: «La destruction de l’héritage culturel de toute nation doit être considéré en tant qu’acte de vandalisme dirigé contre la culture universelle».. Malheureusement, cela a été effacé de la convention. Personne ne se souvient du discours convaincant du directeur de l’Hermitage – Iossif Orbeli – au procès de Nuremberg. Après chaque décision de l’UNESCO concernant l’héritage culturel, la situation pour sa conservation empire. Cela fait plus de cent ans qu’une consciencieuse opération d’effacement des vestiges des peuples autochtones est opérée. La logique en est simple: il n’y a pas de mémorial à Deir-es-Zor – donc il n’y a pas eu d’holocauste.

Se racheter et à la fois introduire des extrêmistes et terroristes dans les foyers des régions ancestrales sous prétexte de sauver la population locale comme le pratiquaient les hordes mongolo-tatares de nos jours n’est plus possible. De plus les extrêmistes de maintenant sont différents. Si Timour Lenk ne s’emparait que des richesses, il laissait aux gens leurs livres sacrés et ceux-ci ne perdaient pas leur religion tandis qu’aujourd’hui, même cela est devenu impossible. Les valeurs changent et cela dans le monde entier. Voilà pour la globalisation et ses conséquences! Les sages chinois, pour se soustraire à tout cela ont, à l’époque,  construit leur Grande Muraille de Chine.

A l’heure actuelle personne n’est capable de dire sur quelles bases édifier la frontière entre le Mal et le Bien.

Mais circonvenir les problèmes du culturocide, édicter des principes de conservation et réhabilitation des monuments émargeant à l’héritage culturel commun n’est qu’un aspect de la question. La compensation d’un véritable préjudice porté à un monument de l’héritage archéologique occupe une place importante dans la législation citoyenne et, dans tout pays développé, est déterminé par la Constitution. Il s’agit là d’une question essentielle quant à faire aboutir la lutte contre le génocide et le culturocide. En réfléchissant à ce qui vient d’être exposé, nous en venons à la platitude juridique.

La responsabilité juridique internationale – obligation d’un sujet soumis aux règles du droit international à liquider le mal causé à autrui, également membre de la communauté juridique internationale, en raison de violation des obligations liées à des règles du droit international; ou bien obligation de dédommagement du préjudice matériel causé  lors d’actions, ne violant pas les normes du droit international, si compensation est prévue par accord international particulier (responsabilité entière).

On distingue deux types de responsabilité gouvernementales:

– matérielle

– immatérielle.

Cette dernière est parfois appelée responsabilité politique mais, à mon avis, cela n’est pas exact. En fait la responsabilté en droit international en raison de la spécificité d’un système juridique donné s’affirme sous un aspect politique. Et dans le même temps certains aspects de la responsabilité immatérielle (comme la restauration) s’avèrent actions concrètes matérielles.

Ainsi, le partage entre responsabilités matérielle et immatérielle, comme on le voit , est plutôt du domaine conventionnel.

La responsabilité matérielle se traduit par restitution et réparation.

La restitution comporte compensation en nature par l’auteur du préjudice matériel (restitution du bien, des moyens de communication saisis illégalement et autres). Comme variante aux restitutions il y a les substitutions – échange du bien usurpé ou détruit par un bien de même nature et de valeur équivalente.

La réparation est la compensation d’un préjudice matériel causé par son auteur en argent, denrées, services. La réparation s’effectue lorsque la reconstitution de l’état précédent sous forme de restauration s’avère impossible et a pour but de compenser le dommage.

Fondamentalement, la réparation se distingue des contributions. Les contributions étaient infligées par les Etats vainqueurs comme «compensations dues aux dommages militaires» indépendamment du fait si cet Etat est agressé ou agresseur. Les réparations – sont toujours l’obligation légale pour celui qui a atteint au droit d’indemniser pour le préjudice causé. A l’heure actuelle les contributions sont interdites par le droit international.

La responsabilité immatérielle s’exprime sous forme de restauration, satisfaction, limitation de la souveraineté, de décisions déclaratives.

Mais malgré tout, au jour d’aujourd’hui, l’évaluation des objets sujets de l’héritage culturel et du préjudice qui leur sont causés n’a théoriquement pas de base économique et nous ne possédons pas de références évaluatives dans ce domaine. Aussi, y a-t-il nécessité absolue de créér non seulement des approches méthodologiques communes ( en tenant compte des particularités telles la valeur culturelle et architecturale, l’époque historique,  en suivant une méthode d’analyse qualitative) pour évaluer  ces objets de notre héritage culturel et la valeur  de leur dédommagement  au moyen d’une nouvelle classification. Nous possédons un certain nombre d’exemples d’évaluation d’objets de l’héritage archéologique, architectural, de trésors culturels (les tapis, les khatchkars de la vallée de Djoukha, le monastère Saint Bartholomée).

Ainsi, les recherches menées conduisent à édifier les bases d’une évaluation complexe des objets de l’héritage culturel et les préjudices qui lui sont causés qui permettent d’établir les droits de l’individu à un héritage culturel, en particulier pour le peuple arménien, en réparation et restitution.

Il est bien entendu réjouissant qu’en relation avec les défis et menaces sus-cités, les chefs des Etats de la CEI aient décidé de consacrer l’année 2018 Année de la culture avec pour capitale, la perle et la couronne d’une contrée montagneuse, la ville de Goris. Cette région est célèbre entre autre par son ancienneté – 4 à 7.000 ans, ses antiques vichaps (dragons), ses idoles et khatchkars, son majestueux Karaoundj, ses villages  troglodytes, son théâtre, son monastère de Tatev, son bourdon, son université et sa bibliothèque, son pont du diable, son sanctuaire à Arjis et ses célèbres hameaux. Et cette liste n’est pas exhaustive.

Je propose donc, dans la foulée et avec vigueur, de continuer à agir activement pour la conservation et l’enrichissement de notre héritage culturel.

Je voudrais vous présenter une paire d’idées venant de moi et qui pourraient éventuellement être examinées et retenues. 

Proposition 1

Je voudrais préciser  que je me suis livré  de longue date à l’étude des documents du droit normatif, du droit international et ses applications, partant  du «Pacte de Ryurik» et post, des conventions de l’ONU, l’UNESCO, des accords internationaux concernant la conservation de l’héritage culturel et cela m’a conduit au constat de vacuum juridique autour de la question de l’héritage culturel d’une nation et d’un peuple  ( non structuré en Etat ou minorité) inclus à l’intérieur du territoire d’un autre Etat  émargeant au droit international et par temps de paix.

C’est pourquoi je vous propose ici, au Centre civilisationnel de Yalta, de prendre l’initiative d’un début d’analyse juridique des données, d’utiliser la documentation et préparer les dossiers concernant la conservation, la défense de l’héritage culturel d’un peuple (ou nation) inclus dans le territoire d’un autre Etat. Il serait bon que les dossiers soient prêts à la veille de l’Assemblée Générale de l’ONU, appuyés par les Etats participants de la CEI, Eurasie, Union Européenne, ONU, UNESCO.

Il faut que les pays trouvent intérêt à cette question dans la mesure où les canons internationaux affirment: plus il y a d’objets d’héritage culturel répertoriés plus le pays en question attire les investisseurs. 

Proposition 2

J’ai toujours cherché à sensibiliser les responsables des Etats, les législateurs à s’intéresser particulièrement aux questions du développement culturel de leur nation et hisser la Culture à son plus haut niveau. On voit bien que tout pays trouve sa grandeur dans le paatrimoine qu’elle a versé dans la tirelire de la civilisation.

Je ne suis pas un divulgateur de culture, musique ou quelque autre type d’art. Je ne raconte ni anecdotes ni plaisanteries et ne tente pas de simplifier l’approche aux arts décoratifs ou la musique. Je me suis fixé un tout autre objectif – placer spirituellement l’individu sur l’onde, l’éblouissement que provoquent les oeuvres d’art: la poésie, la musique, la littérature la peinture… Tout grand art est un transmetteur et l’individu qui n’y accède pas est comme un poste de radio cassé. Je propose de le réparer.

En ma qualité d’expert en économie mondiale, auditeur, pronostiqueur, expert des tribunaux financiers et économiques, je me suis persuadé depuis longtemps que si chaque pays consacrait une part prioritaire de son budget à la CULTURE (en simplifiant), toutes les autres sphères augmenteraient automatiquement leur niveau.

L’analyse statistique montre que 1% de dépenses en plus pour la culture sont équivalents à 15% pour la santé et 25% pour l’éducation.

Aujourd’hui, dans ce Club civilisationnel de Yalta, je voudrais proposer de faire le pas et attribuer à la CULTURE, dans le budget de nos deux pays, si ce n’est la première place tout du moins une place plus conséquente (souvenez-vous des à peu près 1%).

Cette question peut être confirmée par le Conseil des représentants des pays de la CEI et soutenue par les pays participants de la CEI, Eurasie, Union Européenne, l’ONU, l’UNESCO. 

Proposition 3

S’appuyant sur le fait que, en son temps, la Ligue des Nations a commencé ses travaux par la Question Arménienne et le tracé des frontières de l’Arménie, l’Institut International Pitirim-Sorokin – Nicolaï Kondratev (MISK) et l’Institut des Stratégies Economiques (INES) ayant statut consultatif auprès de l’ONU, l’Université Ouverte du dialogue des Civilisations et l’Académie Internationale des Recherches Globales (Département des recherches civilisationnelles et le Conseil des Jeunes Chercheurs) conjointement avec le Centre  Scientifique Arménien de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie proposent de créer à Goris le Centre Eurasie du dialogue des civilisations, des cultures et religions avec le musée de l’ONU et y organiser un forum civilisationnel «Expérience historique du dialogue eurasien des civilisations, cultures et religions et perspectives pour la construction d’un modèle socio-culturel» ainsi qu’un festival des arts eurasiens.

Le bourdon de Tatev a sonné le début d’un nouveau cycle civilisationnel comme l’ont prouvé les savants de la filiale de l’Académie des Sciences de Russie de Novossibirsk et nous avons beaucoup à faire dans cette direction.

Proposition 4

On a commémoré il n’y a pas longtemps les 200 ans du rattachement de l’Arménie Orientale à la Russie.

Il serait souhaitable de marquer cette date d’une conféence puisqu’aujourd’hui on tente de modifier l’histoire de l’Arménie Orientale.

A l’heure actuelle, les défis et menaces concernant la gestion de la Question Arménienne se sont renforcés et nous avons besoin de mettre en place une stratégie solide pour prévenir toute falsification et menaces. 

Proposition 5

L’automne dernier l’Arménie est devenue, un court espace, le centre de la francophonie.

A Goris, depuis des décennies, de nombreux établissements scolaires enseignent traditionnellement le français. Egalement cette ville, capitale de la culture 2018 de la CEI, ressemble beaucoup à une ville française et sa région par sa faune, sa flore, son climat, son relief. De plus, elle est jumelée à la ville de Vienne en France.

Pour toutes ces raisons, je propose que Goris soit le centre de toutes les capitales culturelles de la CEI en ce qui concerne la collaboration avec la France.

Proposition 6

L’an dernier les arméniens du monde entier ont fêté le Centenaire de la Première République arménienne et les 2800 ans de la ville de Erévan mais, malheureusement, ni les autorités passées ni celles d’aujourd’hui, pour diverses raisons, n’ont évoqué les 4510 ans de son organisation en tant qu’Etat.

Sur la base de toutes les données contenues dans notre poésie épique – des pétroglyphes de Guégam, Siunik et autres – , je propose  d’activiser le processus «Civilisation arménienne» à un niveau expert, scientifique, politique et sociétal. Les préférences politiques des individus de « sensibilité arménienne» (triple appartenance: civilisationnelle, religieuse et régionale avec comme code civilisationnel l’attachement à une conscience individuelle arménienne/culture agricole en terrasse et création d’un système d’irrigation complexe/appartenance au Plateau Arménien – «maillons d’un Etat commun». C’est-à-dire qu’il convient de considérer l’Oecuménisme Arménien comme un facteur humain de la plus haute importance (projet). Son succès permettra au peuple arménien de construire son éthique propre et reconnue non seulement dans le cadre «de la conception arménienne du monde» mais mobilisera les arméniens dans la recherche d’une éthique commune. Le succès de l’oecuménisme arménien sera garanti par la priorité incontestable du fait de l’appartenance à la civilisation arménienne en dépit de toutes les autres différences. C’est la raison pour laquelle «la conception arménienne du monde» est une question d’actualité pour ce XXIe siècle.

15 mai 2019

 Martik Gasparyan –

responsable du Centre de droit et d’expertise international de la question des restitutions et réparations,

académicien, membre du Conseil scientifique de l’Académie des Sciences de Russie, membre du Présidium de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, 

Député de l’Assemblée Nationale (Parlement) de l’Arménie Occidentale

 

Traduction du russe par Beatrice Nazaryan, député au Parlement d’Arménie Occidentale

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