Lévon Beklaryan: «Rôle de l’Asie Mineure et du Proche Orient dans ce monde en transformation»

(Intervention lors d’une table ronde au Club des civilisations de Yalta – Centre international de l’Institut des stratégies économiques de l’Académie des Sciences de Russie).

L’Asie Mineure et le Proche Orient occupent une place particulière dans l’histoire de l’humanité et sont depuis des millénaires un intermédiaire de la plus haute importance entre l’Occident et l’Orient. A différents moments de l’histoire, seuls les flux des ressources changeaient leur cours , tels les technologies, les connaissances, les idées mais l’ intermédiaire restait le même.

Le Plateau Arménien constituait le maillon central  de cet intermédiaire et centre de gravité.  Les arméniens, en tant que sujets, animaient cet intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.

Les évènement actuels en Asie Mineure et dans tout le Proche Orient se prêtent à de nombreuses analyses. En particulier, ces derniers trois cent ans,          constat est fait de l’incapacité des élites anglo-germaniques  à déplacer vers l’Atlantique ce centre de gravité  que constituent le Plateau Arménien et ses alentours.

Le plan Monroe a été pensé pour établir le leadership du continent américain sur l’ensemble du monde, tant dans le domaine industriel que financier. Le XXe siècle a présenté des tentations que les élites anglo-saxonnes n’ont pu éviter. Il s’agit des Première et Deuxième Guerres mondiales, de l’effondrement  du camp socialiste et de l’Union Soviétique. Ces évènements ont créé un phénomène  du tout est permis – de s’accaparer  d’énormes richesses « à l’œil » . Cela a conduit à l’instauration d’un plan Monroe progressif . Tout a convergé dans son lit.

A l’heure actuelle la lutte se déploit pour avoir le contrôle  de ce centre de gravité primordial qui relie le pourvoyeur – la Chine – à l’une des plates-formes de consommateurs solvables – l’Europe. L’existence de ce centre de gravité, même en situation de blocade maritime, permet d’assurer sans stagnation le développement de la Chine.

Il est bon de remarquer que l’entrée en guerre de la Russie Impériale qui se trouvait alors en phase d’essor économique a eu pour conséquence de la couper de l’Europe pour ses échanges commerciaux aussi bien par voie terrestre que maritime à travers le Bosphore et les Dardanelles. (Les élites anglo-saxonnes se répètent. Le procédé, rodé contre le Russie Impériale, s’applique maintenant à la Chine).  Cela permet de comprendre la conduite énergique de la Chine quant à son projet « Une destination – une route » pour établir un important réseau de communication entre elle et l’Europe. Pour exemple, la voie ferrée qui traverse le Cachemire, soit environ 270 kilomètres, passe sous des tunnels sur environ 200 kilomètres et a coûté 47 milliards de dollars.

Les possibilités de développement planétaire sans conflits importants entre les centres de décisions vont énormément dépendre de la capacité destructrice accumulée en Asie Mineure et au Proche Orient sous prétexte d’affrontement entre chiites et sunnites.

Le fait de ne pas avoir subi d’affrontements importants ces derniers siècles peut, par manque (malheureux) d’expérience, conduire chaque partie  à une surestimation aventurière de ses possibilités et s’avérer lourd de conséquences pour la région avec enlisement dans le chaos comme en Syrie.

Les peuples et  leurs alliés, fortement attachés à ce territoire et intéressés par une coexistence pacifique, sont capables d’assurer un futur sécurisé en Asie Mineure et au Proche Orient.

Il en est ainsi des peuples chrétiens d’Asie Mineure et du Proche Orient. Les arméniens et les assyriens  ont un rôle particulier dans ce processus. Dès le début de l’intervention russe, les chrétiens de la région étaient prêts à pratiquer l’autodéfense armée et adopter des mesures pour une paix sociale.

La Russie en entrant en campagne en Syrie avec des idéaux messianiques du style « défenseur de la chrétienté » s’est révélée participante (avec le convoi  international qui accompagnait) de la déportation « douce » des chrétiens. Or ces chrétiens de Syrie et même de toute l’Asie Mineure représentent l’unique groupe fondamentalement intéressé par une paix sociale dans la région et y contribue. Aussi les déclarations des politologues et hommes politiques russes  prétendant qu’à l’heure actuelle il n’y a aucun groupe représentatif en Syrie sur lequel on puisse s’appuyer pour rétablir la paix sociale entre les diverses communautés, semblent bien pharisiennes.

Dans l’histoire de l’humanité, arméniens et assyriens ont occupé dans cette région une place particulière,  définie par le degré de développement de leurs civilisations, brillantes représentantes d’une des deux formes de civilisation « la civilisation agraire (le savoir-faire de la production) ; (la seconde étant la civilisation « nomade »).

« Le savoir-faire agraire » repose sur le développement d’infrastructures propres à l’activité agricole accompagnée  d’ incessantes  transformations du système social lui-même.

« L’organisation nomade de production » est basée soit sur l’exploitation de la ressource brute à l’aide de moyens «  rudimentaires » ou bien la confiscation des ressources produites dans le secteur par le biais d’un système de domination brutale permettant une appropriation maximale des ressources en question.

Une fois ces marqueurs civilisationnels définis, il devient possible d’expliquer les processus socio-politiques qui se développent. Avant les révolutions anglaise et française,  les aérales des deux types de reproduction étaient en vigueur dans cet espace. Notons au passage que le principe de l’usure était une des activités permanentes du « nomadisme », mais existait également de manière marginale au sein de la civilisation agraire.

Elle occupait une place importante dans l’éthique et la morale de cette civilisation. Or le groupe social des usuriers était considéré pire que les serial killers ou les pédophiles.  Dans l’aréale de la civilisation « nomade » il existait précisément des groupes marginaux pratiquant l’économie du bakchich et des petits métiers. Ils étaient également méprisés pour ce qu’ils n ‘étaient pas capables d’imposer leur loi  – imposer un tribut – dans l’aire donnée.

A la suite des révolutions anglaise et française « le principe de l’usure » a été légalisé dans l’aréale de la « civilisation agraire » et est devenu sa moisissure. Les réalisations de la civilisation « agraire » se sont peu à peu transformées en éléments de sa destruction.

En exemple, le système bancaire et ses procédés d’accompagnement du commerce (création d’infrastructures pour la circulation des produits et services) ainsi que les procédures propres au secteur de l’économie avec un montage du système économique doté de ses propres lois n’ayant plus aucun lien avec le secteur économique concerné. Il s’est transformé  en mécanisme provoquant des crises permanentes  au sein de l’économie mondiale.

L’Empire colonial britannique représente un exemple clair de la civilisation « nomade » régnant sur les mers, c’est-à-dire un empire aux procédés « de nomades ». Au début de « l’appropriation » de l’Inde par la Grande Bretagne, la part des échanges indiens représentait  35% de son économie. Au début de « l’appropriation » de la Chine par la Grande Bretagne, la part des échanges chinois représentait 33% de son économie. Au début des conflits avec la Perse (interception du commerce maritime sur l’aire de l’Océan Indien), la part des échanges perses représentaient 10 à 13%.

On peut comparer ce qu’a perçu la Grande Bretagne d’une telle « appropriation » et qu’elle « a placé dans la tirelire de la civilisation mondiale » à l’effet que pourrait produire « l’appropriation » du territoire du cosmodrome de Baïkonour par des tribus amazoniennes.

L’Empire colonial britannique a entraîné dans ses méthodes les pays de l’Europe Occidentale. La capture de ces énormes ressources, obtenues « sans bourse délier » a permis de relever considérablement le niveau de vie de ses sujets, de contribuer à la formation d’une société civile également associée indirectement à cette procédure. Ces dernières décennies ont vu »le déluge de ressources obtenues à l’œil » diminuer considérablement et on constate l’inefficacité évidente de ce type de gouvernance économique.

La population d’Europe Occidentale s’est sentie mal à l’aise et en insécurité dans sa pratique d’usure. Elle s’est donc adressée à ses frères spirituels-nomades. Le projet « Printemps arabe » a permis de diriger vers l’Europe un immense flot de nomades-radicalisés de tout poil dont la présence sert à faire pression sur la population.

Le futur dépendra de l’interaction des forces des différents centres décisionnels dans le périmètre Asie Mineure et Proche Orient. Dans cette partie du monde, une coexistence pacifique ne peut se réaliser qu’à condition que soient respectés les intérêts des peuples et civilisations fondateurs de cet ensemble civilisationnel – arméniens , assyriens – et qui doivent y retrouver leur place particulière.

15.05.2019

Lévon Beklaryan

collaborateur scientifique et directeur de l’Institut d’économie et des mathématiques de l’Académie des Sciences de Russie ; docteur  es sciences physique et mathématiques; professeur ; membre de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie ; député de l’Assemblée Nationale (Parlement) d’Arménie Occidentale.

Traduction du russe par Beatrice Nazaryan, député au Parlement d’Arménie Occidentale

 

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